Zion : Odyssée antillaise entre réalisme cru et lyrisme mystique

Zion, le premier long-métrage coup-de-poing de Nelson Foix, propulse la Guadeloupe au cœur du cinéma d’auteur. Thriller social haletant et ode mystique aux Antilles, ce film 100 % créole interroge la paternité, la jeunesse désœuvrée, les injustices coloniales et la quête d’un avenir possible dans un monde en crise. Un chef-d’œuvre engagé et poétique, entre rage et tendresse, qui marque la naissance d’un auteur majeur du cinéma ultramarin.

Combinant film d’action et d’auteur, Zion est un thriller qui nous entraîne dans les rues brûlantes de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe​. Premier long-métrage du Guadeloupéen Nelson Foix, tourné quasi intégralement en créole avec un casting local 100% antillais​, Zion dresse le portrait d’une jeunesse en quête de repères dans une île en crise. Entre le poids des réalités sociales (eau courante rationnée, violences policières, chômage endémique) et une quête intime de rédemption par la paternité, le film brasse un récit universel ancré dans un terreau ultramarin authentique.

Nelson Foix y déploie un style unique, mêlant naturalisme urbain et envolées poétiques d’une Guadeloupe loin des cartes postales, peuplée de symboles forts – l’iguane impassible, le carnaval onirique – qui transcendent le réalisme. Un premier film coup de poing, à la fois film de genre et film d’auteur, qui fait rayonner la créativité antillaise sur la scène francophone et panafricaine.

Un film 100 % antillais qui célèbre la Guadeloupe authentique

Zion : Odyssée antillaise entre réalisme cru et lyrisme mystique
Nelson Foix, réalisateur guadeloupéen de Zion, revendique une œuvre authentiquement ancrée dans son île natale. © Fanny Viguier

Dès les premières minutes, Zion plonge le spectateur au cœur de la Guadeloupe réelle, loin des clichés balnéaires. Le film s’ouvre dans la moiteur nocturne, bercé par le chant familier des grillons, un son évocateur pour tous les Antillais​. La langue créole crépite à l’écran avec naturel, puisque la plupart des dialogues sont en créole local. « Je ne peux pas raconter la Guadeloupe sans parler en créole » affirme Nelson Foix, qui a tenu bon sur ce choix malgré les réticences initiales des financeurs​. Pour le cinéaste, tourner en français un braquage de rue à Pointe-à-Pitre n’aurait pas eu de sens :

« Un mec de la rue qui braque en français, ça n’existe pas. […] C’était un choix logique et d’authenticité ».

Ce réalisme linguistique imprègne le film d’une force d’évocation unique, donnant à entendre la musicalité du créole guadeloupéen dans toute sa verve.

En outre, le tournage a eu lieu intégralement sur place en Guadeloupe, dans les quartiers mêmes où Foix a grandi​. Le casting est composé exclusivement d’acteurs antillais non-professionnels, recrutés via un casting sauvage​. Le jeune Sloan Descombes, qui incarne Chris, a d’ailleurs été découvert par hasard lors des auditions : il accompagnait sa compagne et s’est révélé en lisant une réplique, impressionnant immédiatement le réalisateur par son naturel​.

De même, Zebrist, qui prête ses traits au caïd Odell (alias “Ti Dog”), sortait de prison et a saisi dans Zion une chance de reconversion : « Il a un visage qui raconte la rue, mais empreint d’humanité »confie Foix​. Ce choix de la fraîcheur brute apporte une authenticité saisissante au jeu d’acteur. On y croit d’autant plus que ces visages n’ont pas été vus ailleurs : Pointe-à-Pitre joue son propre rôle, sans filtre.

Nelson Foix voulait un film “100% guadeloupéen” – c’est ainsi que la presse locale l’a salué​ – et il peut être fier d’y être parvenu. « Nous avons réussi à décrocher un budget malgré que je sois inconnu, avec un casting exclusivement antillais, sans tête d’affiche, et un film majoritairement tourné en créole » souligne-t-il. C’est une petite révolution dans le cinéma français qu’un tel projet ait pu voir le jour, prouvant que l’authenticité locale peut rimer avec ambition internationale.

Foix insuffle dans Zion un véritable amour de la Guadeloupe, visible à l’écran par mille détails : un plan sur la statue du maître de gwo-ka Marcel Lollia dit “Vélo” (icône de la musique guadeloupéenne) dans les rues de Pointe-à-Pitre​, le son d’une radio diffusant les actualités du pays en fond sonore​, ou encore des bribes de conversations en créole truculent.

« J’aime la cité, j’aime Pointe-à-Pitre et c’est pourquoi j’ai tourné Ti Moun Aw et Zion quasiment à 200 mètres de chez moi » confie le réalisateur​. Le film est ainsi une déclaration d’amour à une Guadeloupe bien réelle, celle qu’il voit depuis sa porte : « je voyais une vieille barre HLM patinée par l’humidité… et au-delà, un gigantesque navire de croisière. Ce décalage m’a profondément marqué » se souvient Foix​.

Zion capte ce contraste entre la vie des Guadeloupéens et l’imagerie touristique : à l’arrière-plan d’une scène de détresse de Chris, on aperçoit au loin un paquebot de croisière pour les vacanciers, symbole d’un « ailleurs » indifférent​. En filmant « une Guadeloupe bien différente de l’image paradisiaque souvent véhiculée », Nelson Foix offre un regard intérieur sincère, loin de tout exotisme de carte postale.

« Zion, c’est une histoire antillaise racontée par un Antillais. Il faut qu’on raconte nos propres histoires et qu’on arrête de laisser les autres les raconter à notre place ».

Cette profession de foi de Nelson Foix résume l’ambition quasi militante du film.« Je suis fatigué de voir des histoires de Noirs en galère faites par des Blancs. Il n’y a pas de misérabilisme dans Zion. Je montre une réalité pas facile, c’est vrai. Mais en même temps, il y a de l’espoir, mes personnages sont beaux, et je les filme avec amour » souligne-t-il. Son regard d’insider change tout :

« Quand je filme la Guadeloupe, je me filme. La Guadeloupe, c’est moi… Il n’y a pas de voyeurisme dans ce que je fais ».

Cette vision imprègne Zion d’une dignité et d’une chaleur humaine palpables malgré la dureté du propos.

Jeunesse désœuvrée et colère sociale : miroir d’une Guadeloupe en crise

Zion : Odyssée antillaise entre réalisme cru et lyrisme mystique

Au-delà de son ancrage culturel, Zion livre une radiographie sociale sans fard de la Guadeloupe contemporaine. Chris, le protagoniste de 26 ans, incarne une partie de la jeunesse antillaise « désœuvrée » et en échec social​. Il survit de petits trafics de drogue dans les ruelles sombres de Pointe-à-Pitre​. Ce quotidien de débrouille et de marginalité, Foix le connaît et le dépeint sans caricature. Le film n’élude aucun des problèmes qui minent l’archipel : chômage de masse, habitat indigne, pénurie d’eau potable, violence endémique.

« Les gens ont du mal à se rendre compte de la misère qu’il y a en Guadeloupe. La misère là-bas n’est pas celle qu’on trouve en France, même dans des quartiers difficiles. Elle est beaucoup plus dure » insiste le réalisateur​. Il rappelle que sur cette île pourtant française, « il y a des mecs dans des bidonvilles qui n’ont même pas d’eau courante ». En toile de fond de Zion, on perçoit ainsi la crise de l’eau qui indigne les Guadeloupéens – ces HLM où l’eau ne coule pas, alors que la mer scintille à quelques mètres​, aberration qui symbolise l’abandon de la population.

Le film s’inscrit dans un contexte de tension sociale où la colère gronde. À travers quelques dialogues radio et bruits de rue, Foix évoque les manifestations contre la vie chère, la défiance envers l’État central et les affrontements avec les forces de l’ordre. La Guadeloupe, toujours administrée par la métropole, y est montrée comme « une île partagée entre la guerre des gangs […] et la lutte sociale pour le pouvoir d’achat et la dignité, face aux forces de l’ordre de la métropole colonisatrice ».

Dans Zion, la police n’est pas omniprésente à l’écran, mais son ombre pèse sur l’intrigue : les personnages évoluent avec la conscience diffuse d’une autorité perçue comme lointaine et brutale. Cette tension latente fait écho aux épisodes bien réels de violences policières qui ont marqué l’histoire antillaise (de Mai 1967 à Pointe-à-Pitre aux émeutes plus récentes).

Chris et sa bande vivent dans une forme de désillusion politique, convaincus que la République les a laissés pour compte. Ce constat, Foix le partage : « Je ne peux pas parler de la Guadeloupe sans parler des problèmes qu’il y a » explique-t-il, se définissant comme« très engagé » sur les enjeux sociétaux. S’il se refuse à tout discours partisan, il admet volontiers pencher à gauche et avoir voulu infuser son film de ces réalités, mais« en filigrane » plutôt que de façon frontale.

Zion n’est donc jamais un pamphlet : le commentaire social est présent en arrière-plan, avec subtilité, comme un décor vivant contre lequel se détache le drame personnel de Chris.

Le quartier de Washington, à Pointe-à-Pitre, où évolue Chris, devient le microcosme de ces enjeux. Immeubles délabrés, squats insalubres, petits boulots introuvables : Foix montre ce quotidien sans misère appuyée, mais avec réalisme. Dans une scène marquante, Chris discute avec un jeune squatteur de 20 ans qui dort dans une tour murée : chaque matin, ce dernier repart de zéro pour chercher 20 euros et survivre la journée​. Ce genre de destin, tragiquement ordinaire aux Antilles, installe le sentiment d’urgence sociale qui imprègne le film.

« Zion, c’est l’odyssée moderne de la galère d’un homme pour devenir lui-même, dans une société oppressante » analyse un critique​. Oppressante, la société guadeloupéenne l’est autant par le poids du chômage que par l’héritage colonial encore palpable. En arrière-plan, Foix glisse ainsi des symboles de résistance et de fierté noire : on aperçoit par exemple un portrait de Nelson Mandela accroché chez un personnage​, rappel que la lutte pour la dignité est mondiale et historique.

Malgré ce contexte sombre, Zion n’est jamais fataliste. Foix refuse de réduire ses personnages à la misère. « Ce ne sont pas que des jeunes qui s’en foutent de tout », affirme-t-il ; « ils se révèlent par leurs enfants ». Cette phrase annonce le cœur d’espoir du film : l’irruption de la paternité va rebattre les cartes du destin de Chris, offrant une possible échappatoire au déterminisme social.

Paternité et rédemption : le choix d’un destin

Zion : Odyssée antillaise entre réalisme cru et lyrisme mystique

La trajectoire de Chris bascule lorsque survient l’imprévu le plus déroutant qui soit : un matin, sur le pas de sa porte, il découvre un bébé abandonné dans un sac cabas, avec l’inscription “Timoun a’w” (qui signifie “Ton enfant” en créole)​. Zion part de cette prémisse insolite – presque un conte moderne – pour explorer la métamorphose intime d’un jeune homme face à la responsabilité soudaine d’être père. « Un bébé dans un cabas… plus l’idée tourne, plus elle semble farfelue. Et pourtant c’est l’un des points de départ de Zion » rappelle un critique​.

Nelson Foix avait déjà utilisé ce concept dans son court-métrage Ti Moun Aw (littéralement “Ton gamin”), comme un laboratoire narratif de ce qui deviendrait Zion. L’idée d’un enfant providentiel tombé du ciel est un ressort classique – on pense à Moïse recueilli dans son couffin sur le Nil ou, au cinéma, au bébé de Mon nom est Tsotsi dans les townships sud-africains​. Foix revendique d’ailleurs, inconsciemment, l’influence de Tsotsi (2005) dont il avait adoré le propos ado, même s’il assure avoir écrit son film sans y penser sur le moment.

Dans Zion, l’arrivée de ce nourrisson anonyme est le catalyseur d’un dilemme moral et existentiel pour Chris. Juste avant, celui-ci venait d’accepter la mission que lui a confiée Odell, le chef de gang local : transporter discrètement un colis louche en échange d’une grosse somme et d’un rutilant scooter T-Max​. En d’autres termes, plonger plus profond dans le crime pour “réussir”. Or, voilà qu’au même moment, le destin lui dépose un bébé dans les bras. Que faire ? Abandonner l’innocent ? Le confier aux services sociaux et poursuivre le deal dangereux ? Ou renoncer à la combine pour s’occuper de l’enfant ? Zion se mue alors en une course haletante où Chris tente de tout concilier, avec l’espoir insensé de s’en sortir indemne.

« Tout part de la faute de Chris, comme dans After Hours de Scorsese. Difficile de s’en extraire, autant pour le personnage que pour le spectateur »analyse un article​. En effet, dès que Chris essaie de corriger le tir, d’autres ennuis s’enchaînent : le scénario prend des allures de descente aux enfers, chaque choix précipitant de nouvelles conséquences imprévues, dans une tension de thriller quasi permanente​. Le spectateur retient son souffle en même temps que Chris, s’attachant de plus en plus à ce bandit malgré lui qui trimballe un bébé en pleurs à travers poursuites et règlements de compte. Le contraste entre la fragilité de l’enfant et la violence du milieu crée une dynamique poignante tout du long du film.

Au cœur de cette cavale chaotique, Zion tisse une réflexion profonde sur la paternité et la possibilité de rédemption. Chris, qui au départ se montre immature et inconséquent, va peu à peu s’adoucir au contact du bébé. Des scènes le montrent maladroitement en train de préparer un biberon ou de calmer les pleurs, découvrant un sentiment inédit : celui de prendre soin d’un autre être que lui. Parallèlement, le film aborde la relation de Chris avec son propre père, Joe. Ce dernier, joué avec justesse par Philippe Calodat, apparaît comme une figure paternelle éprouvée par la vie, peut-être anciennement marginal lui aussi, et qui voit d’un mauvais œil les fréquentations louches de son fils.

Le face-à-face entre Chris et son père offre de beaux moments de transmission : dans une séquence intimiste, Joe raconte à Chris ses propres erreurs de jeunesse, suggérant qu’il n’est jamais trop tard pour changer de voie. Le thème de la transmission intergénérationnelle affleure ici : quels repères un père peut-il (ou non) léguer à son fils dans un contexte de débrouille ? Comment rompre le cycle de la marginalité ?

Dans une scène onirique mémorable, Chris, épuisé, s’endort quelques instants aux abords d’un terrain vague avec le bébé dans les bras. Il rêve alors qu’il marche dans les rues lors d’un défilé de carnaval endiablé. Autour de lui tourbillonnent les danseurs en costumes multicolores et les masques traditionnels. Les percussions du gwo-karésonnent intensément, comme un battement de cœur collectif.

Soudain, un iguane majestueux traverse lentement la foule et fixe Chris de son regard antique, impassible. Au réveil en sursaut, Chris aperçoit un véritable iguane perché sur un muret, qui le regarde avant de disparaître. Cette intrusion du rêve dans la réalité illustre le propos du film : en Guadeloupe, la frontière est mince entre le monde tangible et le monde invisible des signes et des esprits.

La paternité devient peu à peu le fil d’Ariane qui pourrait guider Chris hors du labyrinthe infernal. Lui qui n’avait pas de but se retrouve investi d’une mission : protéger cet enfant coûte que coûte. Le bébé, qu’il finira par prénommer Zion (référence au promised land rasta, terre promise de liberté​), symbolise l’espoir d’une vie nouvelle. « Quand on porte un enfant, on ne connaît pas la longueur de la route »rappelle l’épilogue du film en citant un proverbe bamiléké​. La route sera longue en effet pour Chris, semée de tentations de replonger dans ses travers égoïstes.

À plusieurs reprises, il est à deux doigts d’abandonner le bébé – notamment lorsqu’une bande rivale se lance à leurs trousses ou quand les pleurs incessants du nourrisson compromettent sa fuite. Mais chaque fois, un sursaut d’humanité retient le jeune homme. Foix montre avec sensibilité comment cet enfant bouleverse le système de valeurs de Chris : peu à peu, l’appât du gain facile perd de son attrait face au regard innocent qui dépend de lui. Le récit prend alors des accents quasi bibliques, certains y voyant une réminiscence du mythe de Joseph et l’enfant.

D’ailleurs, le surnom donné à un clochard illuminé qui croise leur route –Le Prophète– n’est sans doute pas fortuit​. Cet homme du quartier, vaguement fou mais porteur d’une sagesse mystique, apparaît à Chris à des moments clés pour le mettre en garde ou l’encourager, tel un guide spirituel imprévisible.

Foix évite cependant tout angélisme : devenir père ne se fait pas en un claquement de doigts. Zion montre crûment les doutes, les erreurs, les rechutes de Chris, tiraillé entre son instinct de survie (la loi du ghetto) et cette responsabilité nouvelle qui l’éleve. L’intensité dramatique culmine lorsque Chris devra décider s’il sacrifie sa “mission” criminelle pour sauver le bébé d’un danger imminent. Ce choix moral déterminera son destin – « Bâtard est souvent meilleur fils » écrivait Euripide, cité en exergue d’un chapitre du film​, rappelant que les plus déshérités peuvent devenir les plus nobles des pères.

En filigrane, Zion suggère qu’une génération perdue peut se retrouver grâce à la suivante : c’est dans le regard de ce bébé que Chris entrevoit enfin un futur possible hors de la violence. La rédemption par l’amour filial donne tout son sens au titre du film :Zion, la terre promise, n’est peut-être rien d’autre que ce foyer qu’il porte désormais dans ses bras.

Naturalime urbain et lyrisme mystique : la patte Nelson Foix

Zion : Odyssée antillaise entre réalisme cru et lyrisme mystique

Si Zion captive autant, c’est en grande partie grâce à la mise en scène inspirée de Nelson Foix, qui parvient à marier le réalisme le plus brut avec une poésie visuelle et sonore envoûtante. Le réalisateur, 33 ans, revendique un style à son image : hybride, nourri de ses deux héritages – la banlieue parisienne et les îles. « Son cinéma, nourri de ce double héritage, traverse un univers à la fois asphalté et lumineux.

La culture urbaine et les couleurs de son île se manifestent dans une esthétique directe et fougueuse » résume sa note biographique​. En effet, Zion impressionne par la vigueur de sa réalisation, surtout pour un premier film. Les séquences de poursuite à moto, filmées caméra à l’épaule dans les ruelles étroites de Pointe-à-Pitre, sont d’un réalisme nerveux et immersif.

Foix, ancien sportif de haut niveau lui-même (il rêvait d’athlétisme et a fait de la boxe​), insuffle à ses scènes d’action une réelle physicalité. On ressent chaque cahot de la route, chaque coup échangé, grâce à un travail précis sur les angles et la topographie du décor :« Quand on a le décor, il faut adapter la scène à la topographie… très naturellement, je sais quelles valeurs de plan utiliser et sous quel angle filmer » explique-t-il​.

Cette assurance visuelle se renforce au fil du métrage : « la caméra de Nelson Foix se cherche un peu au début […] mais prend de plus en plus d’assurance au fur et à mesure de la progression de l’intrigue » note un critique​. Le résultat est un thriller d’auteur mené tambour battant, qui réussit le pari d’être à la fois un film de genre haletant et une œuvre personnelle riche de sens​.

Nelson Foix cite volontiers le cinéma “hood” des années 1990 (du Boyz N the Hood de John Singleton à La Haine de Mathieu Kassovitz) comme une influence, mais il y ajoute sa touche bien à lui. Interrogé sur l’équilibre entre réalisme de “quartier” et envolées oniriques, il répond qu’il n’a pas prémédité ce mélange : « Je fais le film que j’ai envie de faire, avec mes émotions et mon vécu. […] Je n’intellectualise très peu, j’ai confiance en ce que je ressens ».

Cette spontanéité donne à Zion un côté organique, à fleur de peau. Les scènes de la vie courante (transactions de drogue, soirées arrosées, embrouilles de rue) sont filmées avec un naturalisme presque documentaire, caméra au poing, lumière crue, acteurs non-grimés. On songe par moments au style de Jean-François Richet dans Ma 6-T va crack-er ou à celui de Ladj Ly dans Les Misérables, pour l’authenticité brute des quartiers filmés de l’intérieur.

Mais soudain, Foix surprend en faisant bifurquer son récit vers le lyrisme mystique. Il insère des plages oniriques, des images symboliques qui ouvrent le réel sur un au-delà. Ce peut être un rêve de carnaval halluciné, comme décrit plus haut, ou une simple vision fugitive – tel cet iguane placide apparaissant au début et à la fin du film, comme un témoin silencieux du destin de Chris. « L’iguane, présent au début et à la fin du film, symbolise cette vision d’un monde où la réalité dépasse ce que l’on perçoit » explique le réalisateur.

L’iguane des Antilles, animal totémique de l’île, incarne dans Zion la patience et la résilience – « impassible, marque de la nécessaire confiance en soi, même changeant de couleur au fil de la vie » note un article​. Foix puise dans les croyances antillaises pour infuser son film d’une spiritualité subtile : « Il y a une dimension magique, très ancrée dans notre culture, dont la société occidentale s’est affranchie. […] On a mis de côté cette dimension mystique et magique qui nourrit l’âme » confie-t-il​.

On pense à la présence diffuse du magico-religieux caribéen, héritage du vaudou et des mythes locaux, que le film évoque par touches : un autel avec une Vierge Marie et des cierges chez une grand-mère, des graffitis apotropaïques sur les murs, le personnage du Prophète citant des versets… Zion navigue ainsi entre deux eaux : les pieds ancrés dans la terre brulante de la réalité sociale, et la tête dans les étoiles d’une poésie mystique. Cette alliance audacieuse donne au film sa saveur singulière.

Les influences cinématographiques de Nelson Foix sont digérées avec habileté. Les cinéphiles s’amuseront à déceler çà et là des clins d’œil, volontaires ou non : une poursuite nocturne en moto aux néons bleutés évoque le Los Angeles fantasmatique de Michael Mann, tandis que l’atmosphère moite et hallucinée de certaines scènes renvoie au cinéma brésilien de La Cité de Dieu ou aux fièvres urbaines d’un Spike Lee (Clockers, Do the Right Thing).

Un critique mentionne « l’amour de la nuit de Leos Carax » en parlant de Zion, ou « la nervosité de Spike Lee, peintre urbain des relations humaines », tout en soulignant que Foix développe déjà un art et une esthétique qui lui sont propres. En effet, malgré ces filiations honorables, Zion ne ressemble à aucun autre film. Sa bande-son notamment contribue à forger son identité unique : le compositeur Brice Davoli a conçu une musique originale à contre-pied des attentes, évitant les clichés trop “typiques” pour privilégier des ambiances contrastées qui suscitent l’émotion​.

À cela s’ajoutent des morceaux percutants de la scène caribéenne urbaine – on entend ainsi des titres du rappeur guadeloupéen Keros-N ou de l’artiste dancehall martiniquais Kalash (qui signe la chanson-titre Zion du film)​. Ces sons contemporains se mêlent aux rythmes traditionnels de percussionsgwokalors des passages de carnaval ou de cérémonies, reflétant parfaitement la dualité tradition/moderne qui traverse le film. Nelson Foix, ancien rappeur lui-même, accorde une grande importance à la musique : il a“l’oreille musicale”note-t-on​, et cela s’entend. La bande originale de Zion est un personnage à part entière, qui pulse au rythme des émotions de Chris. Elle amplifie tantôt l’adrénaline des scènes de tension, tantôt la grâce des moments suspendus.

Avec Zion, Nelson Foix réalise un coup de maître : un premier film à la maîtrise étonnante, alliant le frisson de l’action à la profondeur du propos. « Le cinéma est un mélange parfait de vérité et de spectacle » disait François Truffaut, une citation que Foix semble avoir faite sienne​. Zion équilibre en effet vérité sociale et spectacle cinématographique avec brio. Chaque séquence est habitée par un souci de vérité humaine– Foix filme « ses personnages avec amour », ainsi qu’il l’a dit​, et cela se voit – en même temps qu’elle procure un divertissement captivant. Le spectateur ressort de la projection aussi ému qu’électrisé, imprégné de l’atmosphère antillaise et nourri de matière à réflexion.

L’iguane, le carnaval et autres symboles : l’âme d’un peuple en filigrane

Zion : Odyssée antillaise entre réalisme cru et lyrisme mystique

Un des atouts de Zion réside dans son usage des symboles récurrents qui donnent au récit une portée quasi mythologique. Nelson Foix parsème son film de motifs visuels et culturels forts, qui résonnent avec l’imaginaire collectif antillais et panafricain. L’iguane, tout d’abord, s’impose comme un emblème. Présent dès la première scène, où l’on voit ce reptile préhistorique immobile sous le soleil levant, et revenant dans la dernière image, il encadre le parcours de Chris tel un gardien totem. En Guadeloupe, l’iguane des Petites Antilles est une espèce endémique, survivante tenace de l’époque des dinosaures, qui a su s’adapter aux changements.

Foix s’en sert pour signifier la nécessité pour Chris de muter s’il veut survivre – tout comme l’iguane peut changer de teinte pour se fondre dans son environnement. « Impassible », il représente « la confiance en soi nécessaire », note l’Insoumission​. Symbole de sagesse tranquille, cet animal renvoie aussi aux racines amérindiennes de l’île (les Kalinagos, peuple autochtone, vénéraient probablement ce type de créature). Il y a dans son regard une mémoire ancestrale qui semble juger les hommes agités que nous sommes. Ainsi, lorsque Chris croise un iguane, on peut y voir un rappel de sa petitesse face à l’immensité du vivant, une invitation à se reconnecter à l’essentiel.

Le carnaval, ensuite, occupe dans Zion une place symbolique de choix, bien qu’il n’apparaisse qu’au détour d’un songe. Le carnaval guadeloupéen est plus qu’une fête : c’est un exutoire culturel et spirituel, où « l’inconscient populaire s’exprime à travers les danses, les costumes et les masques ». En intégrant un rêve de carnaval, Foix relie son héros à cette force collective.

Durant ces quelques minutes oniriques, Chris semble porté par les vibrations du tambour et les chants créoles, comme s’il puisait une énergie mystique dans les racines africaines de son peuple. Le carnaval, avec sa flamboyance et son chaos organisé, représente la résilience joyeuse des Antillais : malgré les difficultés de la vie, on chante, on danse le mas (masque), on rit de tout (par exemple à travers les parodies satiriques des groupes à peau).

Cette magie carnavalesque, Foix la filme avec une tendresse onirique, nappée de couleurs saturées et de ralentis élégiaques. Pour Chris, c’est peut-être l’espoir d’une renaissance– le carnaval marquant traditionnellement la fin d’un cycle (on brûle Vaval, le roi Carnaval, symbolisant les maux de l’année écoulée, pour renaître purifié). Dans Zion, le carnaval onirique joue ce rôle cathartique dans l’inconscient du héros : il préfigure la possibilité d’un nouveau départ, d’une libération des chaînes (Babylone) vers son propre Zion.

Parmi les autres symboles, on notera la présence du prénom Zion lui-même, lourd de sens. Dans la culture rastafari (très présente aux Antilles, notamment via la musique reggae et dancehall), Zion désigne la Terre promise, l’Afrique idéalisée ou tout lieu de salut à l’abri de Babylone (le système oppresseur)​. Nommer le bébé Zion, c’est clairement en faire le vecteur de la rédemption. Zion est l’innocent qui peut sauver Chris de son enfer intérieur, tout comme dans la Bible l’enfant Jésus apporte l’espoir de rachat dans un monde corrompu.

Foix joue subtilement avec cette analogie christique : des crucifix et images pieuses apparaissent en décor chez des personnages (témoignant de la ferveur catholique populaire), et le vagabond nomméLe Prophèteajoute une couche biblique, mais le réalisateur prend soin de déboulonner le mythe. « Jésus-Christ hante la Guadeloupe et le film […]. Mais on ne voit pas trop ce qu’il a sauvé ici. L’injustice et la misère règnent » remarque avec ironie un journaliste​. En effet, Foix ne verse jamais dans la prêche : s’il convoque l’iconographie religieuse, c’est pour mieux souligner l’abandon des Antillais, livrés à eux-mêmes malgré la foi. En ce sens, Zion (l’enfant) serait plutôt un messie laïque, un sauveur intime pour Chris, sans promesse de miracle collectif.

Enfin, le film rend hommage aux femmes antillaises, quoique de manière discrète. Un détail notable est que les rares figures positives stables gravitent autour de la maternité ou de la féminité protectrice. La mère de Chris est absente (on comprend qu’il a grandi sans elle), mais on croise une voisine compatissante qui l’aide un instant avec le bébé, ou encore une jeune femme qui l’encourage à assumer ses responsabilités. « Les femmes font que la société tient encore debout » affirme l’Insoumission en évoquant Zion.

Effectivement, Foix suggère à travers une scène où un groupe de mères s’entraident autour d’une fontaine de quartier que la solidarité féminine pallie souvent les défaillances du système. C’est une constante dans les sociétés antillaises que les mères, grand-mères, “marraines” de quartier soient les piliers du lien social, maintenant la communauté à flot malgré tout. Zion souligne en creux cette réalité, rendant hommage à ces femmes fortes, sans qui Chris (et bien d’autres) n’auraient peut-être pas survécu jusque-là.

Un rayonnement francophone et panafricain

Zion : Odyssée antillaise entre réalisme cru et lyrisme mystique

En fin de compte, Zion de Nelson Foix dépasse largement le simple cadre du polar local. Par son authenticité culturelle et l’universalité de ses thèmes, le film parvient à toucher des publics bien au-delà de la Guadeloupe. Il trouve une résonance particulière dans l’ensemble du monde noir et de la diaspora : l’histoire d’un jeune homme noir en butte à la relégation sociale, qui cherche sa rédemption à travers la famille, fait écho aux réalités de nombreuses sociétés, qu’on soit à Port-au-Prince, à Lagos ou dans un quartier défavorisé de Paris. Foix en est conscient :

« Je parle pour les Antillais, mais aussi pour les Africains, les Arabes, tout le monde. […] Comme récemment aux César, on voit des films de noirs qui galèrent faits par des blancs… » .

Zion offre un changement de prisme bienvenu, une histoire noire racontée de l’intérieur, sans filtre occidental. Ce regard endogène, fier et sans concession, rejoint le mouvement global actuel de valorisation des cinémas afrodescendants et indigènes. À l’heure où des créateurs africains, caribéens, afro-américains revendiquent de plus en plus de raconterleurs propres narratifs, Foix apporte sa pierre – et quelle pierre ! – à l’édifice.

Le succès du film aux Antilles, où il est sorti en avant-première, est révélateur : en à peine quelques jours, Zion a attiré des salles combles, réalisant un démarrage historique en Guadeloupe, Martinique et Guyane​. La critique locale salue« un thriller poignant au cœur des Antilles »et un public conquis par la véracité du propos. Désormais, avec sa sortie nationale (prévue le 9 avril 2025 en métropole​) et son parcours en festivals (il a été présenté notamment au Festival Reims Polar et remarqué par la critique),Zion s’apprête à rayonner dans tout l’espace francophone et au-delà.

Nelson Foix, en véritable griot moderne, nous a livré une fable puissante sur le destin, le choix et la transmission. Zion, c’est l’histoire d’une île qu’on n’avait jamais vraiment vue au cinéma – « On ne l’a jamais vue, la Guadeloupe, au cinéma. Il y a eu Nèg Maron, il y a 20 ans… » rappelle Foix​ – et qui enfin existe sur grand écran, dans toute sa complexité, sa douleur et sa beauté.

C’est aussi une histoire universelle qui rappelle que, même dans l’obscurité la plus profonde, une lueur peut surgir : celle d’un enfant, promesse d’avenir. Zionest un film enraciné et universel à la fois, un coup d’essai magistral qui marque la naissance d’un réalisateur à la vision singulière. Un film qui, à l’image de son titre, trace un chemin vers un horizon meilleur, pour la Guadeloupe comme pour tous les peuples en quête de leur propre “Zion”.

Zion : Odyssée antillaise entre réalisme cru et lyrisme mystique

Sur l’affiche officielle, le ton est donné : on y voit Chris (Sloan Descombes) assis sur sa moto, un bébé dans les bras, devant un chemin bordé de palmiers sous un soleil couchant verdoyant. Le logo ZION se détache en lettres massives, avec en surtitre « Une course effrénée au cœur des Antilles ». Cette image résume le film : la tendresse inattendue (le bébé lové contre un antihéros tatoué), l’urgence de l’action (la moto prête à démarrer sur la route) et l’identité antillaise omniprésente (les palmiers, la lumière tropicale vert-or).

Chris regarde l’objectif, comme pour prendre le public à témoin de son choix à venir. L’affiche, à la fois douce et percutante, invite ainsi les spectateurs de toute la francophonie à embarquer pour cette course folle au cœur des Antilles – une odyssée cinématographique dont on ressort bouleversé, avec le cœur battant au rythme du gwo-ka.

Zion de Nelson Foix est bien plus qu’un simple film d’action : c’est un cri d’amour à la Guadeloupe, une plongée dans l’âme d’une jeunesse en quête de sens, et une célébration du pouvoir rédempteur de la transmission. Un film solaire et sombre à la fois, qui prouve que le cinéma antillais peut atteindre des sommets lorsqu’il est porté par une vision sincère et courageuse.

À n’en pas douter, le public francophone et panafricain réservera à Zion l’accueil qu’il mérite : celui d’une œuvre qui fera date, tant pour sa qualité artistique que pour le message d’espoir et de fierté qu’elle véhicule. Zion brille déjà au firmament du cinéma ultramarin, et son éclat est appelé à rayonner bien au-delà de la mer des Caraïbes.

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.

Soutenez un média engagé !

Chez NOFI, nous mettons en lumière la richesse et la diversité des cultures africaines et caribéennes, en racontant des histoires qui inspirent, informent et rassemblent.
Pour continuer à proposer un regard indépendant et valoriser ces héritages, nous avons besoin de vous.
Chaque contribution, même modeste, nous aide à faire vivre cette mission.
 
💛 Rejoignez l’aventure et soutenez NOFI ! 💛
 
👉 Faire un don 👈

News

Inscrivez vous à notre Newsletter

Pour ne rien rater de l'actualité Nofi ![sibwp_form id=3]

You may also like