Le 4 avril 1960, le Sénégal devenait indépendant. Retour sur les espoirs brisés de la Fédération du Mali, entre panafricanisme contrarié et souveraineté fragmentée.
Il est des dates qui ne s’effacent pas. Le 4 avril 1960 fait partie de ces jalons inscrits à l’encre chaude dans les veines du continent africain. Ce jour-là, le Sénégal accède à l’indépendance. Mais cette souveraineté tant attendue, tant rêvée, se fait dans la douleur, et surtout, dans la déchirure. Car avant d’être un État-nation tel que nous le connaissons, le Sénégal fut un pilier d’un projet bien plus vaste, plus ambitieux : la Fédération du Mali.
Cette tentative inachevée d’unir les peuples de l’ex-Afrique occidentale française aurait pu redessiner les contours du continent. Elle aurait pu, si l’on avait su entendre l’espoir des peuples plutôt que les calculs de chancellerie. À l’heure où le continent cherche encore les clés d’une intégration forte, ce passé méconnu mérite qu’on l’exhume avec rigueur et souffle. Voici l’histoire, mêlée d’idéalisme et de fractures, de ce court moment où le Sénégal et le Mali furent unis dans un même battement de souveraineté.
De l’empire au désordre colonial

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France se réinvente, contrainte par les pressions de l’histoire. Elle propose à ses colonies une Union française en 1946, une communauté plus théorique que réelle. Mais en Afrique, la contestation s’organise. Le vent de la liberté souffle de Conakry à Dakar, de Bamako à Ouagadougou.
Ce qui s’éveille dans l’âme africaine, c’est un besoin de parole. Non plus une parole dictée, mais une parole fondatrice. Cette parole, c’est celle de dirigeants comme Léopold Sédar Senghor, poète négritudinien formé à la rigueur de la langue française, et Modibo Keïta, instituteur soudanais, inflexible dans ses convictions panafricanistes. Ensemble, ils pensent l’avenir en grand : une Afrique libre, mais surtout solidaire.
La Fédération du Mali : une utopie négociée

Le 4 avril 1959, une date étrangement prémonitoire, marque la naissance de la Fédération du Mali. Elle réunit le Sénégal et le Soudan français (le futur Mali), avec l’espoir de constituer un noyau dur autour duquel pourraient graviter d’autres pays désireux d’une Afrique unie.
Les fondateurs de cette fédération veulent créer un contre-modèle au morcellement colonial. Dans l’esprit de Keïta et de Senghor, il s’agit de dépasser les clivages ethniques, les régionalismes imposés, pour créer une communauté politique panafricaine. Une nation d’idée, plus que de territoire.
Mais cette utopie nécessite l’assentiment de la France. Et c’est dans les salons de la Cinquième République que se joue, en partie, le sort de cette construction. Le général de Gaulle, fin stratège, accepte un transfert progressif des compétences. La fédération entre dans la Communauté française. En mars 1960, à Paris, après deux mois de négociations, la Fédération du Mali signe les accords de transfert de compétences avec la France. L’indépendance, effective, est négociée pour juin.
Mais le ver est dans le fruit.
Deux visions pour une seule Afrique


Dans cette Fédération encore à peine éclose, deux visions s’affrontent. Modibo Keïta défend un État centralisé, socialiste, où Bamako jouerait un rôle directeur. Il conçoit la fédération comme une fusion organique, rapide, résolue.
Senghor, quant à lui, voit dans la fédération une association libre, souple, fondée sur le dialogue entre entités. Il redoute la captation du pouvoir par le Soudan, méfiant à l’égard d’une ligne politique trop autoritaire.
Ces divergences ne sont pas simplement théoriques : elles engendrent des crispations. L’administration est bicéphale, les finances floues, les compétences mal définies. L’horizon se brouille. Les idéaux s’entrechoquent à mesure que l’échéance de la souveraineté approche.
Juin 1960 : l’indépendance, et la chute

Le 20 juin 1960, la Fédération du Mali devient indépendante. Un moment historique. Le Soudan et le Sénégal deviennent ensemble les premiers États africains à accéder à la souveraineté en tant qu’entité fédérée. C’est une victoire, mais à la pyrrhus.
En coulisses, la méfiance grandit. Lorsque Modibo Keïta tente de limoger Mamadou Dia, le vice-président du gouvernement fédéral et figure montante du Sénégal, Dakar prend cela pour un coup de force. Le conflit devient ouvert.
Le 20 août 1960, l’Assemblée nationale du Sénégal vote son retrait de la Fédération. Senghor proclame l’indépendance. Les ministres soudanais sont expulsés de Dakar. Le rêve commun vole en éclats.
Deux jours plus tard, le Soudan français, seul, prend le nom de République du Mali.
De la rupture à la solitude

La chute de la Fédération du Mali n’est pas seulement l’échec d’un projet politique. C’est la fin d’une vision collective, d’une utopie continentale. Chacun retourne à ses frontières, à ses intérêts, à sa diplomatie propre. L’Afrique de l’Ouest, que les colons avaient divisée en compartiments administratifs, reste découpée selon les lignes décrétées à Berlin en 1885.
Le Sénégal, fort de son expérience politique, s’engage dans une construction républicaine stable. Senghor impose une méthode : modernité, dialogue avec la France, ouverture culturelle. Modibo Keïta, lui, radicalise sa position au Mali, nationalise, centralise, jusqu’à sa chute en 1968 par un coup d’État militaire.
Un rêve encore vivant ?
Aujourd’hui, alors que le Sénégal commémore les 65 ans de son indépendance, le souvenir de la Fédération du Mali n’est pas qu’un échec. Il est un témoignage. Celui d’une volonté d’autres possibles.
Les enjeux d’intégration régionale, de coopération continentale, de souveraineté partagée sont plus que jamais d’actualité. L’Afrique ne pourra émerger que si elle sait écouter cette mémoire. Une mémoire de solidarité, de convergence, de projets communs.
Le 4 avril n’est pas seulement un point de départ. C’est un rappel. Celui que l’indépendance ne suffit pas : encore faut-il savoir en faire un levier pour l’avenir commun.
En définitive, le Sénégal est né deux fois ce jour-là : comme État, et comme éclat d’un continent en quête d’unité.