« Prosper », la sape comme arme de construction massive

Dans Prosper, le réalisateur Yohann Gloaguen métisse la comédie et le fantastique pour livrer une satire sociale haute en couleur. Jean-Pascal Zadi y incarne un chauffeur Uber timide possédé par l’esprit d’un dandy gangster, explorant la sapologie – l’art vestimentaire venu du Congo – comme outil d’émancipation. Un film littéraire et engagé où la double identité, la masculinité noire et l’héritage culturel afro-français s’entrelacent dans un récit aussi poétique qu’accessible.

La sape, plus qu’un style, une revanche

Prosper s’ouvre sur un éclat de couleurs et de style : l’univers de la sape (la sapologie), ce mouvement né au Congo qui élève l’élégance vestimentaire au rang d’art de vivre​. Mais la sape est bien plus qu’une coquetterie mode : historiquement, c’est une forme de rébellion chic. « C’était un moyen de s’approprier les vêtements des colonisateurs à l’époque… et de les utiliser pour se célébrer eux-mêmes », explique Cindy Bruna, dont la mère est congolaise. En d’autres termes, s’habiller avec une élégance outrancière était une revanche post-coloniale, un pied-de-nez à l’ordre établi. Prosper s’empare de cet héritage pour en faire le cœur battant de son récit.

Le film ne se contente pas de montrer de jolis costumes : il plonge dans la culture sapeur authentique. Pour préparer ce premier long-métrage, Yohann Gloaguen a arpenté les rues de Château Rouge et de la Goutte d’Or à Paris, à la rencontre de sapeurs véritables, afin de « se sentir légitime » et éviter un regard folklorique​. Sur le plateau, de vrais dandy congolais comme Jocelyn Armel, le “Beau Bachelor”, ont fait le déplacement pour partager leur passion et leur savoir-faire​.

« Ils étaient beaux, élégants… Il y a une histoire profonde derrière la sapologie. C’est vraiment un art de vivre, un art de se célébrer et un mode de vie » confie Cindy Bruna, émerveillée par cette dimension politique et poétique du style​. La sapologie devient ainsi dans Prosper un personnage à part entière, symbole de fierté et de résistance culturelle.

Le titre du film lui-même, Prosper, semble promettre la réussite et l’élévation. Et de fait, pour son héros, enfiler des bottines en croco vernies équivaut à chausser la confiance en soi. « J’aimais l’idée d’utiliser le vêtement pour prendre confiance », souligne Cindy Bruna, séduite par un scénario où un homme timoré se transforme via le pouvoir d’une paire de chaussures​. La sape est son armure et son moteur d’émancipation.

Chaque costume flamboyant, chaque accessoire léché devient un manifeste identitaire : on s’affirme, on clame « on est beaux » et on n’a pas peur de le dire, comme l’a compris le réalisateur après avoir découvert ce « mouvement qui [le] touche beaucoup par la manière de vouloir être soi… et de ne pas avoir peur de dire qui on est​. » Dans Prosper, la sape n’est pas qu’un défilé de mode, c’est un défi lancé aux stéréotypes, une célébration de la fierté noire par le biais du style.

Entre fantastique et chronique sociale

Si Prosper embrasse la fantaisie des chaussures magiques, il ancre aussi son récit dans une réalité sociale bien concrète. Le film débute comme une chronique d’un quotidien précaire : Prosper, chauffeur VTC « à côté de ses pompes » (le jeu de mots s’impose), vit encore chez sa mère et enchaîne les courses, symbole d’une jeunesse qui peine à décoller. C’est un monsieur-tout-le-monde un peu perdu, un de ces héros ordinaires que le cinéma français affectionne, à ceci près qu’il est noir, ivoirien d’origine, et évolue dans un Paris métissé rarement montré avec autant d’authenticité.

Jean-Pascal Zadi décrit Prosper comme un alter ego : « le rôle de Prosper, c’était vraiment moi… C’était hyper facile de le jouer » confie-t-il​. Son naturel candide et légèrement loser évoque les personnages de Pierre Richard, le grand blond des comédies des années 1970, si ce n’est qu’ici « le grand blond est un grand noir, et Jean-Pascal Zadi chausse de la godasse en cuir de crocodile » pour prendre sa revanche​.

Le réalisme presque doux-amer de cette chronique sociale bascule soudain dans le fantastique débridé lorsqu’une nuit, Prosper voit son destin chamboulé. Il prend en charge un mystérieux passager ensanglanté, assiste impuissant à sa mort, puis – dans un moment d’égarement teinté d’humour noir – lui dérobe ses luxueuses bottines. Ce qui aurait pu rester un fait divers macabre tourne alors au conte surnaturel : en enfilant ces chaussures, Prosper se fait littéralement posséder par l’esprit du défunt, un charismatique gangster répondant au surnom de King​.

Dès lors, le film opère un savant mélange des genres. « Il y a de la comédie, une trame de polar et du fantastique avec ces chaussures magiques qui permettent au personnage de se dédoubler », résume Yohann Gloaguen. En effet, Prosper passe en un claquement de doigts du burlesque (un quidam dépassé par une situation extraordinaire) au thriller criminel (une enquête pour retrouver le tueur de King), tout en flirtant avec le film fantastique pur et dur (un esprit vengeur à apaiser).

Ce grand écart tonal pourrait déconcerter, mais Yohann Gloaguen parvient à créer une alchimie cohérente entre ces univers. La caméra de Thomas Brémond, le directeur photo, navigue avec aisance entre les rues grises de banlieue et les explosions chromatiques des soirées sapeurs​. Le Paris de Prosper n’est pas idéalisé : on y voit des barres d’immeubles, des embouteillages, des marchés africains – un terrain réaliste, presque documentaire, sur lequel vient se greffer le merveilleux.

Ce parti pris rappelle l’énergie fiévreuse de certains films comme Uncut Gems des frères Safdie (d’ailleurs cité en inspiration pour son style visuel rugueux​), où la frénésie du réel se teinte d’hallucination. Ici, la possession de Prosper par King est autant un ressort comique qu’une métaphore sociale : c’est la collision de deux mondes – celui d’en bas, invisible et modeste, et celui d’en haut, flamboyant mais criminel.

Prosper et King, unis dans un seul corps, enquêtent pour démasquer l’assassin de King​, nous dit le synopsis. L’enquête qui s’ensuit sert de fil rouge, mais c’est surtout un prétexte pour explorer la rencontre de ces deux identités que tout oppose. À mesure que Prosper navigue entre deux personnalités, le film épingle au passage quelques travers de la société française.

On rit, par exemple, des quiproquos qu’entraîne cette cohabitation forcée : Prosper, d’ordinaire poli et effacé, se met soudain à parler argot verlan et à bomber le torse quand le gangster prend le dessus, semant la panique chez ses proches. Ces malentendus donnent lieu à des situations savoureuses, où ceux qui entourent le héros comprennent souvent moins bien que le spectateur ce qui se trame​.

La satire sociale affleure aussi dans les détails : la relation de Prosper avec sa mère (une mère africaine protectrice incarnée par Salimata Kamate) dit quelque chose de la place des enfants d’immigrés, tandis que son statut de petit auto-entrepreneur renvoie à la galère économique contemporaine. Le fantastique, loin de diluer le propos, permet au contraire un regard lucide sur ces réalités, avec la distance de l’humour et de l’allégorie.

Jean-Pascal Zadi : un double rôle entre ombre et lumière

Au centre de ce tourbillon de genres, Jean-Pascal Zadi réalise une performance en doublure miroir impressionnante. Lui qui nous a habitués à son propre rôle (notamment dans son mockumentary Tout simplement noir, où il jouait une version satirique de lui-même) se glisse ici dans la peau de deux personnages aux antipodes. D’un côté Prosper, tendre candide un brin maladroit ; de l’autre King, criminel sûr de lui au charisme flamboyant. « Pour interpréter King, il a fallu que j’aille chercher autre chose, et ça me faisait très peur », avoue l’acteur-scénariste, heureux de trouver un rôle différent des comédies où « il a juste à être lui-même »​.

Gloaguen raconte d’ailleurs avoir contacté Zadi précisément pour le surprendre : « Je ne voulais pas qu’il soit Jean-Pascal Zadi, mais qu’il incarne un personnage », dit-il​. Le résultat donne raison au cinéaste.

Zadi excelle dans ce grand écart schizophrénique. En Prosper, il est d’une vulnérabilité attachante : sourire gêné, regard fuyant, démarche empruntée. Ce personnage de « grand gentil un peu benêt » fait sourire et émeut tout à la fois​. L’acteur y apporte son art exquis du relâchement, cette spontanéité naturelle qui l’a imposé comme un visage précieux du cinéma français récent​. Puis, lorsqu’il bascule en King, Zadi change de registre comme on change de veste (en l’occurrence, une veste zébrée ou un costard à paillettes) : son sourire devient carnassier, son phrasé se fait rude, son corps occupe soudain tout l’espace.

Il parvient à incarner la peur et le respect que suscite ce gangster sorti d’outre-tombe, tout en conservant une pointe de dérision – car King est aussi extravagant qu’impitoyable. Cette dualité rappelle les classiques du dédoublement identitaire, du Docteur Jekyll et Mister Hyde à The Mask, mais ancrés dans la réalité afro-parisienne. Voir Zadi jongler ainsi avec deux facettes est un plaisir rare : le film porte bien son surnom de « double dose de Jean-Pascal Zadi »​. En un seul métrage, l’acteur nous fait rire, nous touche et nous bluffe, confirmant qu’il est une tête d’affiche incontournable et audacieuse du moment.

Par ailleurs, Zadi partage l’écran avec une solide galerie de seconds rôles qui enrichissent encore l’histoire. Makita Samba et Ralph Amoussou, notamment, campent des figures du quartier Château Rouge avec une précision délicieuse, apportant ancrage et crédibilité à l’univers du film​. Leur présence, aux côtés de vétérans comme Mamadou Minté ou Slimane Dazi, illustre la diversité de talents du cinéma noir francophone d’aujourd’hui, trop rarement mis en lumière. Prosper réussit à peindre Paris aux couleurs de la sapologie tout en donnant sa chance à toute une communauté d’acteurs de briller dans des rôles nuancés​. Et bien sûr, au milieu de ce cercle d’hommes, une femme tire particulièrement son épingle du jeu : Cindy Bruna.

Cindy Bruna, la révélation engagée de Prosper

Pour Cindy Bruna, mannequin française internationale, Prosper est un baptême du feu au cinéma. Et quel baptême ! La jeune femme, d’ordinaire habituée aux podiums de mode, trouve ici un rôle sur mesure qui fait écho à sa propre histoire. « Dès que j’ai lu le script, j’ai tout de suite été touchée par l’histoire… La sapologie, ça vient du Congo. C’est en lien avec mes origines parce que ma maman est congolaise. Je trouvais que tout était aligné », confie-t-elle​. On comprend pourquoi elle s’investit corps et âme dans le projet : Anissa, son personnage, est bien plus qu’une faire-valoir glamour, c’est une héroïne à part entière, complexe et puissante.

Anissa est la petite amie de King, la veuve qu’il laisse derrière lui en étant abattu sous nos yeux. Au départ figure de femme forte et indépendante, sûre de sa valeur, elle vacille en apprenant la mort de son amant. Cindy Bruna livre une interprétation tout en finesse de ce deuil suivi d’une détermination froide : son personnage décide, aux côtés de Prosper, de retrouver l’assassin de King et de se faire justice. Cette quête vengeresse la mène elle aussi à côtoyer le surnaturel. Dans une tournure de scénario astucieuse, l’esprit de King vient également habiter Anissa à un moment clé. 

« Ce double jeu était un vrai challenge car je devais incarner deux personnages », explique Cindy Bruna, qui a dû jouer Anissa et King en elle​. La scène où la frêle silhouette d’Anissa se redresse pour prendre les intonations et le regard de King est aussi étonnante que jouissive, renvoyant dos à dos les stéréotypes de genre. Bruna s’y révèle actrice, vraie, capable de métamorphose et d’audace.

En coulisses, la néophyte a travaillé d’arrache-pied pour être à la hauteur : coaching intensif, répétitions avec le réalisateur, et surtout des heures à répéter avec Jean-Pascal Zadi. « Jean-Pascal Zadi m’a donné une énergie folle dès qu’il est entré dans la pièce », se souvient-elle, reconnaissante envers son partenaire de jeu expérimenté​. Entre eux, le courant passe immédiatement : 

« On a travaillé des scènes, il y avait une vraie alchimie… J’ai beaucoup appris de son lâcher-prise »​.

Cette complicité transparaît à l’écran dans leurs échanges, oscillant entre tension dramatique et camaraderie drôle. Bruna apporte une touche de fraîcheur et de grâce naturelle à l’univers très masculin du film, et surtout une crédibilité : elle connaît la sape pour l’avoir vécue en famille, et ça se voit. 

« Les costumes ont une grande importance dans Prosper. Anissa n’est pas une sapeuse à proprement parler, mais elle aime la sape… Elle peut aussi s’affirmer à travers ses vêtements, comme le font les autres personnages. Ce que je trouve beau », dit-elle​. Son élégance dans le film n’est pas qu’esthétique : elle sert le propos sur la confiance en soi et l’affirmation identitaire. Cindy Bruna, par sa présence engagée et sincère, s’impose ainsi comme la révélation de Prosper, preuve que les passerelles entre mode et cinéma peuvent révéler de vraies actrices.

Un conte moderne au cœur du cinéma afro-français

Au-delà de ses péripéties fantaisistes, Prosper se pose en fable moderne sur l’identité et la dignité. Le film déroule un fil thématique clair : comment un homme qui doutait de lui va puiser dans une autre identité la force d’accepter qui il est. Cette idée, universelle, prend ici une résonance particulière dans le contexte afro-français.

Prosper est un Candide noir évoluant dans une société qui trop souvent ne le voit pas. King, l’esprit qui le possède, est l’incarnation de tout ce que Prosper n’osait être – confiant, visible, craint et respecté. Leur union forcée symbolise la quête d’équilibre de nombreux descendants d’immigrés : trouver sa place sans renier ses origines, concilier la douceur apprise et la colère légitime, la discrétion et la revendication.

Dans une séquence finale magistrale, Gloaguen filme une procession cathartique dans les rues de Paris : sapeurs en habit d’apparat, tambours et tam-tams résonnant, foule en transe qui célèbre la mémoire de King dans le quartier de Château Rouge​. Cette scène, saisissante de beauté, transcende le simple adieu au personnage pour devenir un hymne à la fierté noire. On y voit des habitants aux balcons, médusés, acclamer ce défilé improvisé – comme si tout un pan de la culture africaine de Paris se révélait au grand jour, conquérant l’attention de tous. Cette procession funéraire et festive, filmée avec émotion et respect, fait de Prosper une véritable ode à la communauté qu’il représente.

Le regard de Yohann Gloaguen, Breton d’origine, aurait pu sembler extérieur. Mais par son travail d’immersion et sa passion communicative (qui a convaincu Cindy Bruna dès leur première rencontre​), il signe un film juste et généreux. Prosper n’est pas seulement une comédie fantastique divertissante, c’est aussi un geste culturel important dans le paysage hexagonal. Rares sont les films français à mettre ainsi en lumière la sapologie congolaise, à la fois comme décor et comme métaphore. Rares sont les comédies qui osent mélanger le polar urbain avec une exploration de la masculinité noire et de la transmission identitaire.

En cela, Prosper s’inscrit dans la lignée des œuvres qui élargissent les horizons du cinéma français, aux côtés de récentes réussites comme Tout simplement noirou Les Misérables (pour la représentation des banlieues africaines). Mais Prosper occupe une place qui lui est propre : c’est un conte afro-français inédit, à mi-chemin entre le réalisme magique et la satire, entre le rire et le manifeste. Sa plume est parfois caustique, souvent poétique, toujours bienveillante envers ses personnages.

Porté par la double performance habitée de Jean-Pascal Zadi et la grâce combative de Cindy BrunaProspermarque un pas de plus vers un cinéma français plus divers, plus inventif. Le film, sorti en salles le 19 mars 2025, a su trouver son public de festivaliers (sélectionné au Festival de l’Alpe d’Huez) et s’apprête à poursuivre sa vie en VOD dès le 7 avril 2025, offrant à un plus large public la chance de découvrir cette œuvre singulière.

Dans un paysage cinématographique en quête de renouveau, Prosper est une petite révolution feutrée : il prouve qu’on peut divertir en faisant réfléchir, qu’on peut être engagé sans prêcher, et qu’un homme peut retrouver estime de soi en enfilant les chaussures d’un autre. Au final, le film nous laisse avec cette image forte : celle d’un homme ordinaire qui, grâce à une paire de bottines et à la magie de la sape, apprend à se tenir droit et fier, comme un roi en son royaume. Une métaphore puissante de l’élévation de soi, et une nouvelle page inspirante pour le cinéma noir francophone.

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